HISTOIRE D'HÉROUVAL

Au nord du territoire de Montjavoult, on trouve le hameau d'Hérouval dont les bois, partagés avec la commune de Gisors, abritent un parc de loisirs. Le hameau lui-même est situé à l'orée d'une profonde vallée qui part du plateau de Beaugrenier pour se diriger vers les fonds de Vaudancourt et de Boury. A la différence des autres hameaux de Montjavoult, il est à l'écart de tous les axes de circulation et sa situation encaissée renforce la quiétude du lieu. Comme en outre il y a peu de constructions neuves, le hameau paraît quelque peu hors du temps. Il comporte en son centre une grosse ferme, ancien manoir seigneurial plein de caractère flanqué d'un imposant pigeonnier. A l'écart et en contrebas, on trouve le moulin d'Hérouval avec son étang, alimenté par un ru qui traverse ensuite Boury pour se jeter dans l'Epte en aval de Dangu.

De l'époque mégalithique, on a trouvé au lieu-dit la Garenne en 1839 une allée couverte de treize mètres dont les pierres forment un toit triangulaire, fouillée par Antoine Passy qui en a sorti des squelettes et des poteries grossières. Elle a été malheureusement ensevelie à nouveau quelques dizaines d'années après. Ce type d'édifice servait de sépulture et reste plutôt rare dans le Vexin, puisqu'on n'en connaît qu'une douzaine. Il est à noter que dans la même vallée, vers Boury, subsiste une autre allée couverte et le souvenir d'une troisième. D'autres découvertes ont été faites par le propriétaire des lieux au XIXe siècle, dont on reparlera.

Le premier seigneur connu d'Hérouval s'appelle Charles II du Bec- Crespin ; il appartient à une des grandes familles de barons normands, compagnons de Guillaume et détenteurs d'importants domaines. Son grand-père a racheté Boury en 1498. Ouvertement protestant, il transforme la région en foyer d'accueil pour ses coreligionnaires. Il a compté parmi les victimes de la Saint-Barthélemy. Sa soeur Françoise a épousé Jacques de Mornay, père du fameux Duplessis- Mornay.

A la fin du XVIe siècle, le seigneur du lieu s'appelle Louis Audouin; il est aussi d'origine normande mais de plus modeste extraction, et marié à Marie du Mesnil-Jourdain, dont la famille a des implantations très proches (Montbines à Boury). Il meurt en 1614 et est enterré dans l'église de Montjavoult, chapelle de la Vierge. Après son décès, le fief est racheté par Antoine Vion, de la branche des seigneurs de Gaillon de cette famille très connue dans le Vexin et la vallée de la Seine. Il a un fils, également prénommé Antoine (1606-1689) qui lui succède à son décès en 1632. Ce fils, qu'on appelle généralement Vion d'Hérouval, ou M. d'Hérouval, sera célèbre et cette célébrité rejaillira sur le hameau dont il porte le nom, même si beaucoup de gens à Paris seront incapables de le situer !

Vion d'Hérouval, officiellement auditeur à la Chambre des Comptes, appartient à une espèce singulière, celle des érudits, collectionneurs de manuscrits, dévoreurs de livres et d'archives, qu'ils régurgitent sous forme de compilations, dictionnaires et autres savantes exégèses. Mais, à la différence de la majorité de ses collègues, il n'a rien publié ! Simplement, il a mis ses vastes connaissances au service de ses contemporains, historiens, littérateurs ou philosophes, ce qui lui a valu la gratitude des écrivains de l'époque et une notoriété certaine. Moreri dans son dictionnaire indique qu'à sa mort en 1689, les Bénédictins de Saint-Maur rendirent à sa mémoire un honneur qu'on ne rend qu'à des personnes extraordinaires.

Il est possible que ce soit Vion d'Hérouval qui ait fait construire le manoir qu'on peut admirer dans la cour de la ferme actuelle mais on pencherait plutôt pour son père, voire Louis Audouin, car le style de la construction est encore marqué par l'influence de la Renaissance si l'on regarde en particulier l'encadrement de la porte d'entrée.



A droite du manoir, un beau pigeonnier daté du XVIIIe sur une poutre. Il y avait en outre une chapelle, aujourd'hui détruite, avec au-dessus de la porte les armes des Vion.
Vion d'Hérouval ne va pas rester très longtemps à Montjavoult, puisque dès 1641 un autre seigneur apparaît : Pierre de Noyon marié la même année à Elisabeth d'Abancourt, fille de François, seigneur de Beausseré. Quant aux Noyon, ils ont le fief du Chêne d'Huy à Boury ainsi que le fief de Vallière sur Vaudancourt. Décidément, les liens avec la vallée sont plus forts que ceux avec Montjavoult...
A Pierre de Noyon succède son fils Louis, marié en 1661 à Marie Anne Durand, fille de Jacques, demeurant à Neaufles. Le ménage a quatre enfants à Montjavoult : deux fils et deux filles. Les fils de Louis de Noyon ont dû mourir jeunes car c'est par leur fille Marie Suzanne que le fief d'Hérouval sera transmis : elle épouse en 1710 Pierre de Marle, ancien officier, fils d'un autre Pierre, seigneur de Lisors après l'avoir été d'Amécourt.

Au mariage de 1710, Louis de Noyon est toujours vivant mais a dû décéder peu après car en 1716, c'est Pierre de Marle qui est seigneur d'Hérouval. Il a toujours ce titre à son décès en 1727. Sa femme le suivra dans la tombe en 1736. Ils avaient eu deux fils, Pierre et Louis Charles, présents à l'enterrement de leur mère, et deux filles, Marie Anne et Marie Suzanne.

Après 1736, on ne trouve plus trace des de Marle dans les registres paroissiaux de Montjavoult. Ils ont en fait quitté la commune et le seigneur d'Hérouval, Pierre de Marle junior, s'apprête à convoler avec une riche héritière, Marie Agnès Daniel, de la branche de Fours des Daniel de Boisdenemets. Une de leurs filles, Marie Agnès, épouse en 1758 à Fours son lointain cousin, Jean de Gallet de Vallière et lui apporte Hérouval.
Mais les seigneurs n'habitent plus ce fief et comme, c'est bien connu, la nature a horreur du vide, une nouvelle caste, jusque-là dans l'ombre, va prendre peu à peu leur place: les fermiers receveurs. Il s'agit d'agriculteurs en général à la tête de grosses exploitations, instruits, connaissant les lois et la comptabilité, qui sont chargés de recueillir les impôts et fermages dus au seigneur.
Intermédiaires obligés entre la population et le seigneur, ils pratiquent généralement une endogamie qui renforce leur pouvoir. Leur rôle, déjà important au XVIIIe siècle, sera considérable dans les campagnes au moment de la Révolution.



Au moment où les de Marle quittent Hérouval, Beaugrenier n'a plus de seigneur résident depuis longtemps. On va voir alors les fermiers receveurs des deux seigneuries s'activer dans un mouvement bien coordonné. D'après les registres paroissiaux, en 1757, Jean- Baptiste Marie est fermier receveur de Beaugrenier. En 1765, on note que Pierre Phanye exerce les mêmes fonctions à Hérouval. En 1769, Pierre Masse épouse en deuxièmes noces Marie Clémence Phanye, soeur du receveur d'Hérouval et veuve de celui de Beaugrenier. En 1773, le même Pierre Masse apparaît comme receveur de Beaugrenier. Enfin, apothéose finale, en juin 1789, Pierre Masse est, ou se dit seigneur d'Hérouval. Bien entendu, comme il n'est pas noble, il n'apparaîtra pas comme représentant de ce fief aux états généraux. Mais cela signifie qu'il l'a racheté aux Gallet. S'il avait attendu, il aurait pu le payer en monnaie de singe, comme l'ont fait tant de ses collègues... Entre-temps, sa réussite a provoqué des jalousies, puisqu'il a été une des principales victimes de la fameuse affaire Sevestre en mars 1778 : un certain Julien Sevestre habitant Vaudancourt a mis le feu un peu partout à Montjavoult, Vaudancourt et Boury. Pierre Masse y a perdu ses trois fermes de Beaugrenier et le dénommé Sevestre a été brûlé vif.
On avait parlé du rôle joué par les fermiers receveurs pendant la Révolution, Montjavoult en fournit un bon exemple puisque c'est Pierre Masse, encore lui, qui, en tant que syndic, rédige le cahier de doléances de la commune, qui est, il faut le reconnaître, d'une haute tenue. Mais l'histoire impose parfois des revirements brutaux : le nouveau seigneur d'Hérouval va naturellement chercher à faire oublier la qualité dont il s'était imprudemment paré.



En 1822, une filature de mèches pour chandelles est installée auprès du moulin d'Hérouval, qui utilise la force motrice de l'étang du moulin et occupe une vingtaine de femmes. Le moulin lui-même restera en activité encore pendant de longues années. Parmi ses propriétaires, M. Léger, maire de la commune. Son mécanisme était encore à peu près en état après la guerre de 40. Depuis, c'est un artiste peintre et plasticien, Dado, qui s'y est installé et y mène une vie discrète. Le précédent bulletin a parlé de lui. Il est assez étonnant de constater qu'à deux kilomètres au nord et de l'autre côté de la même colline a vécu Picasso... On aurait pu croire que l'ancienne e seigneurie passerait au XIX siècle entre les mains d'agriculteurs, surtout après avoir vu les fermiers receveurs à la manoeuvre au siècle précédent. Il n'en sera rien : c'est un grand bourgeois qui va racheter l'ensemble : Alexandre Sanson-Davillier, banquier et industriel, régent de la Banque de France et membre éminent des deux cents familles. Il cherchait une maison de campagne à proximité de Gisors, car il était, après son mariage avec Clémentine Davillier, devenu un des gérants de la filature de Gisors, rachetée par son beau-père en 1816. Rappelons qu'il s'agit à l'époque de la plus grosse entreprise de la région, qui a occupé au début du siècle 2.000 ouvriers et encore un millier vers 1850.



A Hérouval, c'est lui qui invite son parent Antoine Passy, alors ministre, mais géologue passionné, à fouiller l'allée couverte qui vient d'être trouvée. Sans doute pris au jeu, Sanson-Davillier trouve non loin de là, au Goulet de Merval en 1842, un ensemble de 14 sarcophages qui contiennent des lances et des ornements de fer ou de bronze, plus un médaillon romain. Vers 1860, Il quitte la direction de la filature et meurt trois ans plus tard.



Le manoir devenu ferme est passé de main en main pour arriver dans celles d'Eugène Gillouard, frère de Pierre, après 1918. Quand il a quitté Montjavoult vers 1935, c'est Henri Goré qui a repris la ferme, après avoir été à Enencourt-le-Sec et Reilly. En 1953, le petit-fils de ce dernier, Philippe Gautier, a pris la suite. Plutôt que d'habiter la ferme, il a préféré racheter une grande maison meulière construite vers 1900 en contre-haut du hameau.



Philippe Gautier a été maire de Montjavoult de 1977 à 1995.

P. Champy



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