Originaire de Saint-Aubin-du-Cormier (Ile-et-Vilaine), il avait fait une belle guerre comme officier, avec la Légion d’honneur, plusieurs blessures et citations. La ferme de ses parents étant trop petite pour lui, quand il apprit par des cousins qui résidaient à Liancourt-Saint-Pierre que la ferme des Lefèvre était en friche, il offrit de la prendre à bail et son offre fut acceptée.
Il arrive fin 1918 à Montjavoult avec son frère. Le premier travail qui l’attend est un travail de remembrement, car les parcelles ne sont à l’époque que d’étroites lanières et les pièces de plusieurs hectares sont rares. Il s’emploie donc à rendre exploitables les terres de M. Lefèvre (122 hectares) en les regroupant. En 1922, parmi ses nombreuses initiatives en faveur de l’agriculture locale, il participe à la fondation de la distillerie du Boulleaume qui traitera les betteraves du canton et dont il sera administrateur délégué jusqu’en 1947. En 1923, il est élu maire de la commune ; il va le rester jusqu’en 1959, un record ! Fin 1928, il s’entend avec Hélion de Villeneuve Bargemont et reprend à bail sa ferme de Beaugrenier, soit 192 hectares et un ensemble important de bâtiments (depuis l’entrée sud du hameau, tout le côté droit jusqu’au-delà de la mare).
Une photo de 1930 prise au moment de la fête de la passée d’août nous le montre dans la cour de la ferme de Beaugrenier (celle des Lefèvre, qui passera ensuite à André, puis Claude Gourdain) entouré de 25 ouvriers, avec derrière lui son contremaître, Emile Antoine, qui n’est autre que son ancienne ordonnance. En 1933, Emile Antoine se mettra à son compte et fera venir pour le remplacer son beau-frère, Pierre Grisvard.
Pour comprendre l’importance du personnel présent sur la photo, il faut rappeler que l’agriculture n’est pas encore mécanisée et que l’utilisation des chevaux de trait nécessite l’emploi d’une main d’œuvre nombreuse : charretiers, maréchaux-ferrants, charrons, garçons d’écurie, etc. Or c’est précisément Pierre Gillouard qui va lancer localement le mouvement de mécanisation agricole qui s’étalera sur plusieurs décennies. Un demi-siècle plus tard, il ne faudra que deux hommes pour faire tourner la même exploitation… Il sera également à la pointe de l’expérimentation dans le domaine des engrais et celui des assolements, et n’hésitera pas à prendre des positions sur les marchés de matières premières pour mieux contrôler la valorisation de ses productions.
Gisors lui doit une création majeure en 1931 : la coopérative agricole, avec ses silos de stockage des céréales et ses hangars pour l’approvisionnement des exploitants. Il s’est enfin particulièrement intéressé au problème de l’habitat rural au sein
de la Fédération des exploitants de l’Oise dont il a présidé pendant de longues années la commission sociale.
Couronnement de sa carrière : l’Académie d’Agriculture, dont il est correspondant à partir de 1947 et membre titulaire en décembre 1954. Ce sera pour lui l’occasion de travaux et de communications, tels que : « les Aspects économiques de la production de viande » (1958), « Quelques observations sur les difficultés actuelles de l’agriculture francaise « (1960) ou « la Production
betteravière et son avenir » (1963).
Si son engagement en faveur de l’agriculture est relativement connu, il en est un autre sur lequel il est resté très discret : c’est son engagement patriote pendant la deuxième guerre. Divers témoignages permettent de le reconstituer. Pierre Gillouard a racheté avant la guerre la ferme de la Croix Blanche, située entre Gisors, Chambors et Trie. Dans les bois de Trie, il contrôle un important dépôt d’armes. On le sait en relation avec Walter Bruder, le chef de gare de Gisors qui dirige le réseau "Fritz dehors" et a multiplié les opérations contre les voies ferrées vers la fin de la guerre. Autre élément du réseau de Gisors qui témoignera dans un livre de 1946 : Jean Pierson. La famille Pierson, protestante, est fortement impliquée dans les activités de résistance ; elle fréquente aussi la Clé des Champs et le temple de Montjavoult. La femme de Jean a mis au point une méthode pour faire des faux papiers, en utilisant un calque et de la gélatine pour reproduire les cachets. Ils servent principalement pour les réfractaires du STO que l’on retrouve planqués dans les exploitations agricoles de la région, au premier rang desquelles celles des Gillouard. On sait aussi que le père d’une enfant juive cachée à la Clé des Champs a travaillé quelque temps à celle de Beaugrenier. Jean Pierson, arrêté à Paris en 1944 pour trafic de faux papiers, est libéré sur intervention de… Pierre Gillouard.
A Montjavoult, ce dernier mène ses activités clandestines en étroite liaison avec l’instituteur secrétaire de mairie, Marcel Dumont (qui sera lui aussi arrêté et relâché sur intervention de Pierre Gillouard). Ces activités comportent un volet renseignement militaire (observation des vols ennemis, surveillance de la base de V1 de Nucourt), un autre de récupération et exfiltration des aviateurs alliés tombés dans la région, sans compter la sauvegarde de la quinzaine d’enfants juifs cachés à la Clé des Champs, en liaison avec les pasteurs Lorriaux et Conrad. Superbe bilan en vérité, qui mérite d’autant plus notre respect que nos héros, à la différence de tant de résistants de la onzième heure, n’ont jamais cherché à en tirer profit après la guerre !
Détails complémentaires sur la Résistance à Montjavoult dans un article à venir sur Marcel Dumont.
P.Champy
Haut de pagePascal-Georges Hamon a été instituteur à Montjavoult pendant la guerre et secrétaire de mairie adjoint. Sur Pierre Gillouard, il écrit :
« Ses plus anciens ouvriers, en particulier ceux qui étaient bretons, l’appelaient volontiers par son prénom. Il les autorisait à utiliser le matériel et les chevaux de la ferme pour aider, un dimanche de moisson, un petit cultivateur du village, mon père. Il était toujours prêt à rendre service. Quand j’étais pensionnaire au lycée de Gisors, je ne rentrais dans ma famille qu’un dimanche sur deux. Mes parents ne possédant pas de voiture, c’était M. Gillouard qui me ramenait jusqu’à Beaugrenier. Pendant la guerre où le ravitaillement n’était pas facile, même à la campagne, il mit à la disposition de ceux qui n’avaient pas de jardin suffisant un terrain le long du cimetière pour que chacun puisse y récolter des pommes de terre plantées par lui. Ils avaient juste à chasser les doryphores ! La production d’oléagineux par l’exploitation de Beaugrenier [colza, œillette et cameline] lui permit de distribuer à prix coûtant de l’huile de cuisine à tous ceux qui en voulaient.
N’est-ce pas en raison de son sens de l’humanité à l’égard de tous les habitants du village que M. Gillouard est resté si longtemps maire ? »
Haut de pageComité de rédaction : G. Lubrano, B. Danillon, M. Bessaa, P. Champy, J. Dissard, F. Gauthiez, C. Bianchi, D. Mouflette
Copyright "Thomas et Julien Maurel" 2008-2012, tous droits réservés